Les chiffonniers du Caire
Publié le 19 Novembre 2008
Les oubliés de la crise, les oubliés du Caire ….
Alors que je quitte l’Europe, tous les regards se portent sur le nouvel espoir que vient de susciter l’élection de Barak Obama.La crise, le temps d’une soirée a laissé place à une liesse internationale.
A travers le symbole de l’élection de
cet homme, ce sont toutes les minorités qui se sont senties élues à la reconnaissance de leur identité, au rétablissement de leurs droits
humains.
Le rêve américain a un nouveau visage aujourd’hui. Non plus celui de la réussite sociale, mais de la reconnaissance de tout homme comme citoyen ayant des droits. Derrière lui beaucoup murmurent
« I had a dream ! ».
Arrivée au Caire, c’est une autre réalité qui allait me parler.
Après quelques heures passées au milieu des chiffonniers c’est un autre visage de la crise qui s’impose à moi.Dans ce temps de deuil, alors qu’ils viennent de perdre celle qui avait criée leur existence au monde « Sœur Emmanuelle », les voilà
aujourd’hui contraint de faire un bon de 20 ans en arrière.
La crise est là, rampante, silencieuse.
De manière inhabituelle, les rues sont pleines, les hommes sont assis à des cafés qui ont pullulé depuis ces derniers mois. Ce n’est pas à leur habitude d’être inactif.
D’ordinaire une agitation extrême règne au Mokkattam. Le balai incessant des camions, allant et venant décharger les ordures est absent du tableau de ce jour.Après quelques mots échangés avec eux, je comprends à quel point la crise les touche.Ici, c’est l’économie réelle qui a été touchée.
Plus personne à qui vendre sa récupération ( cartons, métal, plastique). Le prix offert par le marché actuel est si dérisoire, qu’ils ne voient plus l’intérêt de se tuer à la tâche.Il me disent aussi que les J.O. passés, les chinois ne viennent plus s’approvisionner chez eux.Seules les cannettes recyclées trouvent encore un chemin vers l’Australie et l ‘Amérique
L’économie effondrée a emportée avec elle des pans d’organisation de leur vie sociale.
Les mariages sont annulés ou reportés en attendant des jours meilleurs. La scolarisation des enfants va d’ici quelques mois poser problème. Petit à petit les enfants ne vont plus à l’école. Les 15 à 40 L.E. de scolarité par enfant sont difficiles à supporter( 1 euro = 7 L.E). Et c’est la scolarité des filles qui est sacrifiée en premier. Un père de famille a dit « A quoi bon investir pour elle ? elle a 11 ans, dans 3 ans je la fiance et puis voilà elle va partir avec son mari et le capital investit pour son éducation avec elle ! ».
La crise alimentaire qui sévissait au préalable s’ajoute donc à une économique qui les anéantit de plus en plus chaque jour. Les denrées alimentaires ont connu une inflation de 40%.
Il faut savoir qu’un salaire moyen en Egypte est de 400/500 L.E pour les hommes.
Les femmes continuent d’être sous payée ( en moyenne 100/200 L.E.).
Le prix d'achat des aliments de base leur devient quasi inaccessible.
Le lait est passé de 3 L.E à 5 L.E, l’huile de 6 à 10 L.E, la viande de 30 à 40/50 voir 70 L.E.
Le poulet ( viande de base) de 9 à 14 L.E.
Quant aux aliments courant tel le Foul ou la taamiya ainsi que les légumes ont connu une augmentation de 30 %.
Face à cette crise, beaucoup se demandent quoi faire, ou aller trouver un travail quand on ne connaît que le métier de Zabbaline ? Le contexte économique de l’Egypte est très inquiétant aussi. Les classes moyennes sont atteintes par l’inflation autant que les plus pauvres.
Pourtant à mon arrivée au Caire, dés que l’on accède au terminal je suis frappée par les travaux de réfection qui ont été entrepris, l’émission d’une nouvelle monnaie ( qui ressemble étrangement aux pièces de l’Euro) dénotent une volonté du pays à se hisser au standard des pays les plus grands.
Mais que peut un pays écrasé par la pauvreté et quand les pauvres deviennent encore plus pauvres.
L’écroulement le la falaise du mois de septembre à Doueha laisse ici un goût amer.On me raconte que voilà plus d’un an que le gouvernement avait demandé aux habitants de quitter la zone à cause des risques d’affaissement que présentait la falaise. Mais n’ayant aucun programme de relogement à leur proposer les habitants ont préféré rester sur place, malgré le danger sous jacent. Au moment du drame me dit-on, beaucoup ont été ensevelis vivants. Certains sont restés en vie trois jours durant sous les décombres et étaient en communication téléphonique avec la surface par le biais de leur téléphone portable.
L’étroitesse des ruelles de ce quartier, n’a pas permise aux foreuses d’arriver jusqu’aux décombres. Et c’est en vain que certains ont attendus leur mort inévitable, conscients que l’on ne viendrait plus les chercher.
Karima KOUIDRI
Caire nov 2008.