USA : surprime, la route de l'exode !!

Publié le 20 Janvier 2008

Detroit, un avant-goût de la récession

États-Unis . Avec une centaine d’expulsions par jour, la capitale de l’État où ont lieu les primaires de ce mardi est touchée de plein fouet par la crise du crédit immobilier.

Detroit,

correspondance particulière.

La petite rue de Southfield où vit Sam Stark (63 ans) est loin d’être l’une des plus pauvres de l’agglomération de Detroit. Les maisons familiales y sont habitées par une classe moyenne relativement préservée du chômage et elles sont généralement très bien entretenues. Seul hic, un bon tiers sont aujourd’hui vides. « Nos voisins les plus proches viennent tout juste de devoir partir. Ils ont cru jusqu’au dernier moment pouvoir trouver un accord avec la banque, rester dans leur maison, mais les remboursements de crédit ont fini par être trop élevés, se désole Sam Stark. Ils avaient pourtant un travail tous les deux, lui un bon emploi à l’usine de papier, elle un petit boulot de vendeuse. Maintenant ils vivent dans une caravane, avec leurs deux enfants. »

le cauchemar des crédits à surprimes

Depuis bientôt deux ans, la crise des crédits à surprimes - en anglais, « subprimes » - décime ainsi les rues de Detroit au rythme délirant d’une centaine d’expulsions par jour. En tout 70 000 maisons ont été vidées de leurs habitants - un record national. Detroit est aussi la ville qui compte le plus fort taux de maisons achetées avec ce type de crédit : 55 % des achats réalisés en 2006, alors que les expulsions de propriétaires non solvables avaient déjà commencé. La crise est ici partout visible, quartiers riches ou pauvres.

À Ashland Street, une rue populaire de l’est de la ville, il ne reste plus qu’une demi-douzaine de maisons habitées sur une trentaine encore visibles. Les autres sont vides, portes et fenêtres condamnées, sauf quand elles ont été « visitées » pour récupérer les matériaux revendables au noir - conduits métalliques, fils électriques - voire carrément rasées. Mais il suffit de pousser un peu plus loin vers Grosse Pointe pour comprendre que la crise est générale : sur Hartcourt Street, une de ces artères aux vieilles maisons de brique prisées par les cadres de l’industrie et les professions libérales, les panneaux de mise en vente ont fleuri ces derniers mois, une maison sur cinq désormais.

Pour les propriétaires expulsés, le scénario est toujours le même : un crédit à taux variable présenté comme plus avantageux sur le long terme, et dont les premiers remboursements sont modestes. Et, après quelques années ou quelques mois, une hausse des intérêts qui, en fonction de l’évolution des marchés financiers, se révèle plus élevée que les promesses des courtiers.

Le cas des Wilder (1) est exemplaire : propriétaire de sa maison depuis 1999 avec un emprunt à taux fixe, le couple est sollicité fin 2004 par un courtier pour refinancer leur crédit via un taux variable. « Il n’arrêtait pas de nous appeler en nous disant : c’est bientôt Noël, vous pouvez économiser de l’argent… », raconte le mari. Le prêt finit par être conclu avec un remboursement initial de 504 dollars par mois. Mais fin 2006, ce montant s’envole brusquement pour atteindre 900 dollars - une somme dont ne dispose pas ce jeune couple avec enfant. Sous le coup d’une procédure judiciaire, les Wilder sont expulsés à la mi-2007.

Fraudes et arnaques sur fond de racisme

Pour l’ACORN, une association de rénovation urbaine qui accompagne les propriétaires expulsés à Detroit, la responsabilité principale est à chercher parmi les banques, dont l’objectif, en créant les crédits à surprimes, était d’élargir leur clientèle aux classes moins aisées tout en récupérant des intérêts potentiellement supérieurs aux emprunts classiques. « Pourquoi ont-ils accordé des prêts dont ils savaient que les gens ne pourraient pas les rembourser ?, demande son représentant Jamsie Morgan. À qui profitait cette situation, sinon aux courtiers et aux places financières ? » L’ACORN dénonce aussi les fraudes de certaines banques, qui ont fait souscrire des crédits à taux variables en les faisant passer pour des prêts à taux fixes. Et souligne que dans ce vaste mouvement spéculatif, les communautés n’étaient pas égales : 87 % des emprunts accordés aux Afro-Américains étaient à surprimes, contre 65 % pour les Latinos et 45 % pour les Blancs.

Avec une chute de 11 % sur le marché immobilier de Detroit, la crise des surprimes fait aujourd’hui sentir ses effets sur le reste de l’économie. Le Michigan n’avait certainement pas besoin de cela, alors que l’État possède déjà le plus fort taux de chômage du pays, à 8 %, et a perdu depuis 2 000 près de 200 000 emplois dans l’industrie. « Mais depuis un an surtout, la situation de l’emploi est devenue encore plus préoccupante, constate Shannon Kirkland, un des dirigeants du syndicat AFL-CIO sur la ville. Le mécanisme est simple à saisir. La hausse des intérêts a amputé de façon drastique le pouvoir d’achat des familles qui ont tout simplement arrêté de consommer, ce qui met en danger le commerce et de l’industrie. »

En juillet, la chaîne locale de supermarchés Farmer Jack est la première victime de ce début de récession avec la fermeture ses 66 magasins. Depuis, ce sont les services (restauration, loisirs) et surtout le secteur de la construction qui trinquent le plus, avec 9 % des emplois du bâtiment déjà détruits et des perspectives encore plus noires pour l’année 2008. Tout le monde craint désormais l’impact de la crise sur le secteur automobile, qui malgré les multiples plans sociaux, reste le plus gros employeur de la ville avec les usines de Ford et General Motors. Les ventes pour cette année devraient être historiquement faibles pour les constructeurs états-uniens, avec 16 millions de véhicules. Et aux mauvaises performances commerciales vont s’ajouter les conséquences financières de la crise. D’abord parce que les compagnies automobiles possédaient souvent elles-mêmes des filiales de crédit à destination des salariés. Mais surtout parce que leurs actionnaires sont souvent des fonds de pension touchés de plein fouet par les pertes sèches enregistrées sur les marchés financiers. Le risque est grand de voir ces actionnaires essayer de tirer un maximum de liquidités des compagnies automobiles, aujourd’hui peu rentables, avec les conséquences prévisibles sur l’emploi et les rémunérations.

Menace d’une récession durable

Longtemps, les candidats à la présidentielle ont tenté de minimiser la portée de la crise économique qui touche Detroit et le Michigan depuis un an - le républicain Mitt Romney parlant même d’une « récession dans un seul État ». Le discours a changé ces deux dernières semaines, après la publication des très mauvais chiffres du chômage au niveau national, qui semblent annoncer une récession durable. Et les républicains, notamment, sont venus défendre dans le Michigan leurs propositions pour relancer l’économie - « plan d’adaptation » aux nouveaux secteurs porteurs pour John McCain, défense de l’industrie locale pour Mitt Romney. Mais parmi la population directement confrontée au drame des surprimes, les promesses de ce type ne semblent plus passer. « George Bush nous avait vendu une société de propriétaires où chacun pourrait s’enrichir, mais en fait il a laissé le champ libre à la finance et aux compagnies de crédit véreuses, estime Sam Spark. Toute la croissance de ces dernières années n’était qu’une illusion. »

(1) Cité par le journal local DetNews.

Paul Pastré
http://www.humanite.fr/2008-01-15_International_Detroit-un-avant-gout-de-la-recession
source :

Rédigé par kak94

Publié dans #Société

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