RWANDA- TEMOIGNAGE DE L'OMBRE 3

Publié le 10 Février 2007

 

source photo :   www.inkiko-gacaca.gov.rw/index_.html

service national des juridictions Gacacas.

Témoignage n°1 

                                                                       

A l’intérieur des conflits : des chrétien(nes) bâtissent la paix avec leurs frères et sœurs.

 

Un conflit se prépare de longue date.

Réfugiés depuis 1962 en Uganda, des militaires Tutsis, très entraînés, se préparaient à revenir en force.

Leur expulsion d’Uganda et leur entrée au Rwanda le 1er octobre 1990 furent le signal d’une guerre éclair. Nous avons eu tout de suite conscience que les choses allaient dégénérer très vite. Je me trouvais alors à Bukavu, ville frontière du Congo RDC, toute proche de celle de Cyangugu au Rwanda. Nous étions une communauté d’une dizaine de sœurs, de cinq nationalités, engagées dans différents travaux socio pastoraux.

 

Ces tutsis, d’origine Hamite, descendaient de l’Ethiopie et de la vallée du Nil. C’étaient des pasteurs de grands troupeaux de vaches. Au Rwanda, ils représentaient, avant le génocide, 14% de la population. Ils vivaient avec un sentiment de supériorité par rapport à la population locale Hutu, (85% de la population) adonnée plutôt à l’agriculture. Les Batwas, ou pygmées

(1% de la population) étaient en fait les premiers habitants du Rwanda. Ils sont aujourd’hui encore très minoritaires.

  Comme les Tutsis ont une belle prestance, ils ont été la cible préférée des coloniaux, et par ricochet de l’Eglise. C’est souvent par eux, qu’a commencé l’évangélisation. Mais peu à peu, l’Eglise a pris conscience de cette anomalie par rapport à l’évangile. Elle s’est alors tournée vers les Hutus, plus spécialement, en les instruisant dans les écoles. Ils ont alors pris conscience de leur dignité et de leur capacité. La situation politique a évolué, elle aussi, avec l’accession au pouvoir des Hutus (entre 1959 et 1962). Lors des premières élections démocratiques, portant au pouvoir un président Hutu, Kayibanda. Puis en 1974, Habyarimana, nouveau président Hutu, centra l’expansion de son pays sur une politique agricole et fit du Rwanda un véritable jardin. Il voulut répartir les places dans les écoles selon le pourcentage des ethnies. Il minimisa beaucoup l’aspect militaire. Mais lorsque les Tutsis arrivèrent de l’Uganda, il n’était pas armé pour faire face à des soldats bien entraînés. Ce fut la panique lorsque l’avion du président Hutu s’écrasa le 6 avril 1994, avec le président du Burundi aussi à son bord. Les Hutus qui ne voulaient pas revivre ce mépris affiché pendant longtemps par les tutsis, se ruèrent sur cette ethnie. Depuis Bukavu, nous entendions les tambours de guerre… c’était lugubre.

Du côté de l’évangélisation, la période Habiyarimana fut une période où beaucoup demandèrent le baptême, les écoles étaient florissantes, les missionnaires et religieux du pays entrèrent dans la politique de développement, spécialement au niveau des dispensaires, foyers sociaux et coopératives. Il semblait que tout allait bien.

Sans doute, aurait-il fallu être plus attentifs à ce qui se tramait.

  

 

Un drame : le génocide du Rwanda.

 

Ce génocide ne s’est pas déclenché en un jour. De 1990 à 1994, des réunions politiques se tenaient entre Tutsis et Hutus, et l’on sentait le climat se détériorer. La radio Hutu, « mille collines » ne faisait que distiller la haine. Il en était de même pour les canaux Tutsis.

Les accords d’Arusha nous ont semblé d’abord une chance, mais par la suite nous n’avions que très peu d’espoir. Le dernier maillon de la paix avait sauté.

 

A ces réunions politiques, nous, missionnaires étrangers, n’avions pas accès. De ce fait, il nous manquait des éléments importants. Nous n’étions pas assez formés à l’analyse politique. Nous contentant de l’évangélisation et du développement comme type de présence. Malgré les vues de certains missionnaires plus avertis, nous avons, pour la plupart, été désarçonnés par ce qui  s’est passé.

  Au Rwanda, les Tutsis sont venus se réfugier chez nous et nous les avons accueillis dans trois de nos maisons. Mais que faire devant une foule armée et hurlante ? Rien ne pouvait résister à cette haine séculaire. Certaines de nos sœurs se sont mises à genoux, essayant de plaider pour ces personnes : femmes et enfants innocents. Rien n’y fit. Nous avions, à ce moment là, des sœurs Rwandaises des deux ethnies et il fallut nous enfuir avec elles. L’une d’entre elles n’échappa que de justesse.

 

J’étais à Bukavu, dans une paroisse de banlieue, à Cahi, à un kilomètre de la frontière. Avec toute la population, nous avons accueilli d’abord des réfugiés Tutsis en détresse. Plusieurs religieuses passèrent la frontière de nuit et nous les avons caché dans notre maison. Nous leurs avons trouvé, avec l’aide de l’église locale, un lieu moins exposé. Le jour même de son assassinat, Mgr Munzihirwa était allé à Murhesa ramener six sœurs trappistines Tutsis, pour les aider à passer la frontière (le 29 octobre 1996).

 

Il faudrait aussi, pour rétablir la vérité sur ce génocide et l’action (ou la passivité ?) de l’Eglise Rwandaise, parler des martyrs, Hutus comme Tutsis, qui ont refusé d’entrer dans cette logique folle de destruction massive d’une ethnie. S’il est vrai que des chrétiens se sont souillés les mains et le cœur dans ces tueries abominables, il est tout aussi vrai que d’autres Rwandais, en particulier des chrétiens, Hutus comme Tutsis, ont refusé d’entrer dans cette logique.

Je pense à ce berger Tutsi, des charismatiques de Kigali, qu’on a retrouvé avec sa femme et ses enfants assassiné devant le saint sacrement exposé.

Je pense à cette femme, Tutsi, elle aussi, qui sommée par un soldat Hutu au bord de la route :

«  Dis ta dernière parole », lui répondit : « Je te pardonne » et le coup de feu est parti.

Je pense aussi  à cette laïque consacrée Hutu, avertie par son frère, qui était général d’Habyarimana, de fuir immédiatement, car on allait venir tuer les autres laïques Tutsis. Elle lui a répondu : «  Je reste avec mes sœurs » et fut tuée comme ses compagnes.

Je pense à tous ces voisins Hutus qui se sont mis en danger ou sont morts pour avoir essayé de sauver  leurs voisins Tutsis.

On ne parle pas assez de ces gestes. La présence de l’Eglise a été très critiquée, et par certains cotés avec raison (manque d’engagement, collusion avec le pouvoir ou les groupes ethniques) Mais il faut aussi dire l’autre vérité. Combien de prêtres et de religieuses, combien de chrétiens et de chrétiennes ont été tués ou se sont mis en danger pour sauver leurs frères et sœurs…

 

 

Mais nous ne pouvions deviner l’autre drame qui allait succéder à ce premier : Le conflit en RDC.

 

Deux mois après l’explosion de l’avion, et la prise de pouvoir au  Rwanda par les Tutsis, nous avons vu l’afflux des réfugiés Hutus  Tout un peuple fuyait, égaré, ne sachant pas où aller.

Nous étions débordés par les évènements. Cela a été comme un tremblement de terre, je ne sais pas quoi dire !!! C’est impensable. Tout à coup les routes ont été bouchées par des hordes de personnes, de vaches, de poules, des autos en tout sens, des gens à l’air égaré… Tout un peuple…des centaines de mille ! Il en était de même à Goma. La frontière resta ouverte pendant trois jours… et la plupart des réfugiés espéraient retourner chez eux dans les huit jours ! C’est ce que leur clamait la radio des « mille collines ». Beaucoup continuent d’errer de par le monde.

C’était la saison sèche, et les gens se sont installés le long des routes dans les champs, avec leur machine à coudre et leurs bêtes. Ils avaient encore un peu d’argent. On a cherché des abris : les salles municipales, les églises, les communautés de base, les écoles…. Tout était plein, sans aucun sanitaire. Les familles qui avaient déjà accueilli les Tutsis, accueillirent avec le même cœur les Hutus, on se serrait partout. On ne peut imaginer !!

 

Il a fallu attendre que le HCR, aidé de divers organismes, prenne les choses en main, construise des camps pour les réfugiés. A mon avis, une erreur majeure fut de construire les camps de réfugiés à 20 kilomètres de la frontière, contrairement aux 150 kms réglementaires. Si bien que de nombreuses incursions de Hutus ont eu lieu au Rwanda, de nuit, pour y entretenir la terreur. Plus tard, les Tutsis envahiront le Kivu (RDC) et pourchasseront les réfugiés à plus de 500 kms des frontières, n’épargnant pas la population congolaise.

 

A la paroisse, nous étions un centre d’accueil, d’inscription, de distribution (37 tonnes de nourriture par semaine) et nous l’avons fait nuit et jour, jusqu’à épuisement, avec les chrétiens. Ce que nous avons vu ne peut s’oublier. Ces femmes enceintes, ces vieux, ces petits enfants ayant perdu leurs parents, ces hommes grelottant sous la pluie pendant des nuits entières, sans qu’on puisse trouver un lieu où les héberger.

De plus, les programmes d’aide d’urgence étaient prévus pour trois mois. Après quoi, les programmes étaient stoppés du jour au lendemain car les camps étaient sensé pouvoir fonctionner d’eux-mêmes. Et alors des milliers de réfugiés, pas encore placés nous pouvaient survivre, si ce n’est par la charité de tant de familles qui ont partagé le petit nécessaire qu’ils avaient pour leurs enfants. Là aussi, nous avons caché des enfants chez nous. Notre maison ne désemplissait pas. Et tandis que l’une d’entre nous parait au plus pressé des urgences, les trois autres étaient attelées aux inscriptions et aux distributions.

 

Que dire aujourd’hui ?

 

Ce Rwanda, si meurtri par le drame, vit aussi des choses belles.

Lorsque je suis passée chez mes sœurs à Kigali, elles m’ont dit tous les efforts qui étaient fait pour la reconstruction. L’une d’elles va régulièrement visiter quelques-uns des 80 000 prisonniers ( ils étaient 130 000 au départ) qui croupissent dans les prisons, sans jugement depuis 1996. Elles m’ont expliqué le drame pour les femmes, sans mari depuis si longtemps…

Elles m’ont fait part du courage de certaines femmes Hutus comme Tutsis, qui ont décidé de se mettre ensemble pour fonder une coopérative. «  Nous toutes, nous avaons tout perdu, et nous voulons sauver les enfants qui nous restent ». Les prêtres du diocèse de Kigali ont choisi de célébrer le Jubilé 2000 par des réunions de réconciliations entre eux, avec l’aide d’un psychologue. Chacun pouvant parler sans être interrompu, pour essayer de refaire cette unité si compromise. Les « gacacas » ou tribunaux populaires, sont aussi un moyen de sortir d’une situation apparemment sans issue.

 

Ce Congo coupé en deux, un Congo si riche en Coltan, or et donc si convoité, a beaucoup souffert. Si l’on parle d’un million de morts pour le génocide du Rwanda, le rapport 2002 de l’ONU faisait état de deux millions cinq cents mille à trois millions de morts au Congo. Toutes les nouvelles reçues font état de cruauté venant de l’intérieur comme de l’extérieur du pays. L’est du pays où je me trouvais, a en particulier beaucoup souffert : pillages des ressources naturelles par les Rwandais, les Ugandais, pour qui ces richesses sont transformées en armes de guerre retombant sur les populations.

Insécurité, viols, vols, paupérisation massive. Tout cela n’a fait qu’exacerber l’inimitié entre les Rwandais et les Congolais.

  Ce que j’ai admiré par contre, c’est l’attitude de l’Eglise, qui a eu tant de morts et d’exilés, pour continuer à  accueillir, à lutter pour la dignité et le respect des droits de l’homme, toutes tendances confondues.

Et le Pardon !! Je n’ai jamais entendu d’incitations à la violence, au cours des offices religieux, malgré les drames que nous vivions. Nous découvrions ensemble, le Dieu de l’Histoire, le Dieu de l’Exode : « J’ai entendu le cri de mon peuple, je suis prêt à le délivrer :

Va sauver mon peuple » et en même temps : « Je suis au milieu de vous : Emmanuel ».

Certes, il y a une grande différence entre l’église qui est au Rwanda et celle qui est Congo.

Au Congo, elle a été construite à partir de communautés de base, contrairement au Rwanda, où ce fut plus une évangélisation de masse. Les communautés chrétiennes à taille humaine, instaurées par le Cardinal Malula, à Kinshasa et à Bukavu par Mgr Mulindwa, avec le rôle primordial des laïcs, constituent tout de suite une base pour la démocratie. On part du peuple, on fait confiance à chacun, et on donne des responsabilités à chacun dans l’annonce de l’Evangile. Cette Evangélisation prend en compte toute la personne : santé, intellect, spiritualité et toute la société : c’est une église de famille, telle que décrite et souhaitée dans le synode pour l’Afrique. L’Eglise s’engage avec toutes les autres églises, avec les Musulmans, les membres de la société civile, pour la construction d’un nouveau Congo.

 

L’épreuve a été longue pour le Congo comme pour le Rwanda. Cette phase a été profondément terrible pour tous, mais je crois qu’il va sortir un Rwanda et un Congo plus forts. Nous tous, avons été transformés, mûris par les évènements que nous avons vécus.

Comme Eglise, nous avons perçu l’importance d’être attentifs à la dimension politique de l’existence, à l’importance des villes, à la force de la vérité et de l’amour au-delà de la haine, à condition d’accepter de risquer sa vie. Notre archevêque, Mgr Munzihirwa, assassiné en 1996, en est un des témoins. Cette forme de solidarité, à nous missionnaires étrangers, nous a consacré comme enfants de ce pays. L’Eglise, les hommes de bonne volonté, ont découvert l’importance d’avoir des témoins «  d’ailleurs », pour sortir des conflits ethniques. Le rôle des communautés interraciales est  très important. Se découvrir « catholiques », c'est-à-dire universels, prend une signification particulière à ce stade.

Le colloque œcuménique pour la Paix en février 2001 à Butembo, en RDC, avec l’aide de trois organisations italiennes, a rassemblé plus de  100 000 personnes de tous bords et a permis à des politiques, comme Bemba du RDC de s’engager pour la paix.

 

Vivre avec un peuple, qui nous accueille, devenir frères et sœurs à cause de Jésus, dans le courant d’une histoire humaine qui se construit, telle est notre grâce de missionnaires : c’est notre joie d’y consacrer notre vie.

Voila , c'était le 3eme témoignage qui clos la serie d' articles sur le génocide du Rwanda.

J'espère qu'ils vous auront apporté des clefs de lecture supplémentaires à ce drame aux facettes multiples.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Aicha Karima Kouidri

Publié dans #observatoirecitoyen

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