RWANDA- TEMOIGNAGE DE L'OMBRE 2

Publié le 7 Février 2007

De passage à Paris en 2003, j'ai pu rencontrer cet autre témoin du génocide du Rwanda :

Témoignage n° 2

 

L'avant génocide…  

 

Vous vous rendez compte que vous posez cette question à un congolais et non pas à un rwandais et même si nous sommes vraiment proche, il n'y a qu'un lac qui nous sépare, nous avons toujours vécu nos positions politiques différemment.  

 

Je sais que lorsque les blancs sont arrivés au Rwanda, ils ont rencontrés les Tutsis qui étaient les maîtres. Ils étaient organisés politiquement. Il y avait le roi, les princes, les notables. Le pays était partagé entre ces princes et ces notables. Quelques Hutus avaient un rôle de notable.

Quand les blancs sont arrivés, ils ont travaillé avec les Tutsis. Mais les blancs ont essayé de promouvoir tout le monde, puisqu'ils ont permis à des Hutus d'accéder à des écoles tenues par des missionnaires. Le tout premier d'ailleurs qui prendra le pouvoir aux Tutsis est un Hutu, Kayibanda. Mais les Hutus vont vouloir prendre les rennes du pays. Il y arriveront en 1962 et les Tutsis partiront du pays, se réfugier dans les pays voisins (Congo, Ouganda, Tanzanie et Europe aussi pour certains). Les missionnaires ont été accusé par les Tutsis d'avoir favorisé les Hutus auprès de la colonie à leur dépend et de les monter les uns contre les autres.

 

Les Hutus, par Kayibanda puis Habyarimana garderont le pouvoir très longtemps. Habyarimana, très proche de Mobutu (ils se considéraient comme des frères) a beaucoup travaillé avec lui, rendant le Congo proche du Rwanda. Les Tutsis, de là où ils étaient, se sont préparés à la reprise de leur pays. Même les Hutus qui étaient dans le pays n'en avait pas conscience. Mais, trente ans plus tard, les Tutsis reviennent prendre leur pays. Ils ont renforcé leur politique, leurs moyens économiques, ont tissé des relations avant d'envisager la reprise du pouvoir. Et c'est en 1994, avec la mort d' Habyarimana que se déclenche la prise du pays en tant que telle, même si elle était amorcée depuis 1990 et que commence le génocide.

 

J'étais à Bukavu quand les premiers réfugiés Tutsis sont arrivés, et à l'annonce de la prise du pays par le FPR, ils sont rentrés chez eux dés le mois de juin. Et en juillet arrive alors la grande avalanche de réfugiés Hutus, parce qu'ils étaient plus nombreux dans le pays. Avec eux arrivent leurs militaires. Beaucoup de gens avaient pris la direction du nord du pays et devaient arriver par Goma. D’autres, ont pris l’ouest et ont abouti à Bukavu.  

 

 

Au début, Il n'y avait aucune collaboration entre les différents acteurs, (la turquoise, le HCR, les autorités de Bukavu). Même au niveau de l'aéroport, à Bukavu, alors que le personnel local était présent, ils n'étaient pas chargé du placement des avions ou de leurs déchargement, ils étaient spectateurs et personne ne leurs demandaient de collaborer. Depuis Kinshasa, Mobutu dirigeait les opérations. Les réfugiés à Bukavu étaient pris en charge par la Croix Rouge et d’autres organismes dont Caritas. Avant le génocide, Caritas avait un petit bureau dans notre agence de développement, mais dés que les réfugiés sont arrivés la structure a grandi. C'est Mgr Munzirhiwa qui a mis à leur disposition une grande maison, afin que nous puissions organiser les secours. Caritas Espagne est venue aussi se joindre à nous. Aujourd'hui Caritas Espagne qui est toujours là, a construit un  immeuble et continue l’assistance.

 

 Mais quand les réfugiés sont arrivés, on a dû aller voir le gouverneur pour obtenir des endroits pour faire des "sit-in" pour eux. Nous n'imaginions pas encore le nombre qu'ils allaient représenter. Nous pensions réquisitionner une école par ci, une salle par là. Mais au fil des jours nous avons vite été envahi et les réfugiés se sont retrouvés partout dans les rues, tout était plein.

 

De la frontière à l'évêché il y a trois kilomètres. Les gens logèrent de part et d’autre de la route. Ils  voulaient rentrer partout. Cette situation a durée prés d'un mois, en attendant que les organismes qui s’occupent des réfugiés n'arrivent et que les camps soient installés.

 

Les prêtres, religieux et religieuses Rwandais Hutus étaient venus avec la population.

Les prêtres rwandais ont été dispachés ensuite par camp, afin d'être présent à leurs frères.

 

Chaque camp quasiment avait son prêtre. Les religieux et religieuses ont pu louer ou récupérer des maisons du diocèse ou en ville. Les sœurs se sont beaucoup plus vite organisées et mieux que les religieux. Leur capacité à vivre l'internationalité dans leur communauté a beaucoup joué dans leur adaptation. Les frères ont été envoyés vers les écoles où ont leur a demandé de prendre en charge certaines choses. Les laïcs étaient pris en charge par Caritas International et d’autres organismes.

 

Certains civils ont rejoint les paysans et ont travaillé avec eux aux champs, se procurant ainsi quelque chose en plus à manger. Les fonctionnaires qui sont arrivés avec les réfugiés, une fois leur argent épuisé a du aller rejoindre les camps. Mais les camps se sont réorganisés comme si c'était au Rwanda. Un commerce s'est développe, on pouvait y acheter des pièces détachés entre autre choses. Mais les camps restaient des endroits d'insécurité et d’insalubrité.

 

Les camps ont duré deux ans. Beaucoup de gens sont morts, il y a eu beaucoup de malades. Les familles séparées étaient toujours à la recherche d'un de leurs membres. Beaucoup d'entre elles ont refusé de rentrer plus tard au Rwanda car elles voulaient avant tout retrouver leur proches et avaient peur d’être arrêtés.

 

Il y a eu beaucoup de génocides à l'encontre des Tutsis, mais il faut dire qu'il y en a eu aussi à l'encontre des Hutus. Surtout décimés dans les forêts du Zaïre, à plusieurs endroits, mais ceux-là on en parle moins.

 

De plus aujourd'hui les Hutus qui sont au Congo (le pouvoir qui est en place est celui de Kigali c'est celui qui fait alliance avec les rebelles) ne se montrent plus. Ils sont en pleine  clandestinité.

 

Il est donc très difficile d'imaginer un rapprochement entre les deux peuples. Même si d'un point de vue général, ils laissent penser le contraire, mais se font-ils assez confiance mutuellement pour essayer de passer à autre chose ? D'un point de vue individuel, les choses semblent moins évidentes. Ce qui se comprend humainement. Il y a des familles qui ne sont pas prêtes à pardonner. Mais peut-on continuer à vivre ainsi ? Petit à petit, c'est la question qui devient commune aux Hutus et aux Tutsis. Ils se disent qu'on ne peut pas continuer à vivre ainsi. C'est ce qui commence à se dire. Mais moi je n'ai qu'une solution spirituelle à proposer aux gens. Qu'ils recommencent à s'aimer malgré tout !

 Mais quelle action mettre en face de cet idéal ?

Vraiment c'est une question à laquelle je n'ai pas pensé, en plus vous êtes la seule à me la poser !! Il n'y a que l'aspect religieux, qui tient compte de l'humain et de la vie qui doit continuer. Il ne faut pas que l'on anéantisse la vie des enfants qui sont en train de naître.

  La communauté internationale à un rôle important à jouer car elle peut influencer les acteurs politiques, pour les amener petit à petit à une entente. Amener les politiques à apprendre à leurs populations d'accueillir les réfugiés quand ils rentrent  au pays, mettre sur pied des moyens financiers pour fournir une aide réelle au retour et à la réinstallation. Lorsque les Tutsis sont rentrés par exemple, il y a des organismes qui se sont investis dans la construction de villages pour les accueillir à leur retour. Nous pourrions imaginer la même chose pour les Hutus qui rentrent. Bien sûr ils sont plus nombreux, mais les ONG et autres organisations internationales pourraient aider les réfugiés en ce sens, même si l’accusation de génocide pèse sur leurs personnes.

Quant à l'église catholique, on peut dire qu'au Rwanda, elle est accusée pour avoir soit disant, favorisée les génocidaires. Même si on ne la persécute pas ouvertement, elle n'est pas en bonne posture. Du même coup, l’Islam commence à gagner du terrain car il n'a pas participé au génocide à Kigali . Mais l'image qu’à l'église catholique aujourd'hui, fait qu'elle n'est plus proche du pouvoir comme au paravant. Bien au contraire.

De plus par les nombreux massacres qui ont eu lieu dans les églises pose d’autres questions.

Il y avait par exemple un jour des Tutsis qui se sont réfugiés dans une église et les Hutus sont venus avec des rouleaux compresseurs et ont écrasé toutes les personnes qui s'y trouvaient. Le prêtre responsable du lieu à été envoyé à l'autre bout du diocèse, car il a été accusé d'avoir participé au génocide. Mais c'est un homme brisé, plein de cauchemar et ne trouvant plus le sommeil après le massacre dont il avait été témoin qui a été reçu par ses paires.

 

 

Dans une autre situation, des personnes ont voulu se réfugier de force dans une église. L'abbé les a informé du danger que cela représentait pour eux de rester là, mais ils n'ont pas voulu partir. Les milices sont arrivées et ont voulu les massacrer. L'abbé est intervenu en négociant la vie de ces personnes avec les milices. Il leur a donné une très forte somme d'argent pour qu'ils soient  épargnés. Tenté par l'argent, les miliciens sont partis. Mais le lendemain, ils sont revenus pour en finir avec les réfugiés. Et là l'abbé (hutu lui même) n'avait plus rien à leur offrir et n'a pu empêcher leur massacre. Et de là, il a été accusé d’être génocidaire. Il est possible qu'il y ait eu des prêtres qui aient participé d'une manière ou d'une autre à des actes, mais ce n'est pas une généralité et quand vous dénoncez, vous voyez les mécanismes qui peuvent se mettrent en marche. C'est pour cela que chaque situation doit être examiné au cas par cas pour voir ce qui s'est vraiment passé, comment sont né les accusations envers les prêtres, les religieux et les religieuses.  

 

Pour conclure sur la participation de l'église, on peut dire qu'elle n'a pas monté d'opposition jusqu'à participer au génocide. Elle a par contre participé au pouvoir. Par exemple, lorsque Mobutu accède au pouvoir, il est bien accueilli par l'épiscopat de son pays (48 évêques). Puis l'épiscopat a pris conscience qu'il devenait dangereux pour eux. Mobutu voulait introduire le parti dans le grand séminaire. Les évêques s'y sont opposés. Ils ont pu lui  tenir tête car c'était un grand épiscopat d'une part et parce qu'il était solide (malgré les quelques uns qui sont allés trop loin dans leur amitié avec lui, par ses largesses et cadeaux et qui auraient aimé changer la tendance de l'intérieur à son égard).

 

Et je finirai sur la grande figure que représentait Mgr Munzirhiwa. C'était un homme qui ne supportait pas l'injustice (surtout chez les gouvernants), qui n'avait pas peur de dénoncer les situations. C'était un homme bâti dans la foi, soutenu par une forme d'érudition. Cultivé, il avait une formation en sciences politiques et sociales, qui lui a donné une grande connaissance du monde politique. Il a su concilier ses connaissances avec son ministère.

 source photo : http://www.sftext.com/transatlantique/munzihirwa.jpg

Rédigé par Aicha Karima Kouidri

Publié dans #observatoirecitoyen

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