Lampedusa : L’avant-poste de la forteresse Europe ?

Publié le 25 Février 2009

Italie / Immigration / Diaporama

Lampedusa : L’avant-poste de la forteresse Europe ?

 

Jusqu’à présent, Lampedusa était une étape pour les candidats à l’immigration, au cours de leur long voyage vers l’Europe. Un lieu de passage plein d'espoir pour ceux qui avaient bravé tous les dangers. Les migrants africains y arrivaient en bateaux, souvent depuis la Tunisie qui se trouve à peine à 130 kilomètres de cette île à l'extrême sud de l'Europe. 1 500 à 2 500 dollars, c’est le prix pour une place à bord, mais l’espoir n’a pas de prix. A Lampedusa, les immigrants illégaux ne passaient que quelques jours, avant d’être transférés sur le continent italien. Mais depuis peu, tout a changé. Dans le nouveau « Centre d'Identification et d'Expulsion », ils restent enfermés jusqu’à leur rapatriement. Depuis cette décision du ministre de l'Intérieur Roberto Maroni, l'île - connue comme paradis pour touristes - est en émoi.


Pour l’artiste Pino, Lampedusa risque de devenir une prison à ciel ouvert.
( Photo : Heike Schmidt /RFI)


De notre envoyée spéciale à Lampedusa, Heike Schmidt

Sur la place de la mairie de Lampedusa, des pancartes appellent à la révolte. « C'est une révolte contre la décision du ministre de l’Intérieur de mettre en place sur l’île un Centre d’Identification et d’Expulsion », dit le politologue Omeyya Seddik de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives, « un centre qui permet de détenir les migrants jusqu’à 18 mois ».

Qu’il s’agisse des migrants ou des habitants : tous se sentent aujourd’hui pris en otage par le gouvernement italien. Pino, l'artiste de Lampedusa, ne décolère pas : « Nous sommes tous enfermés ici ! Comme dans le temps où Lampedusa était encore une colonie pénitentiaire. Il faut que l’Etat nous respecte, mais comment est-ce qu’il réagit à l’arrivée massive des clandestins ? Il nous envoie des hordes de policiers ! Ce n’est pas bon pour le tourisme ! » Le contraste ne pourrait pas être plus grand. Des hélicoptères survolent le décor de villégiature et les plages de rêve. Un millier de carabiniers, de policiers et de soldats ont débarqué ici. Les 6 000 habitants se sentent sous haute surveillance, tout comme les 863 migrants actuellement en attente d’expulsion.

 

 

« Cette prison leur ôte toute espérance »

Le maire de Lampedusa Bernardino de Rubeis, alias « Dino » comme les habitants surnomment cet homme de presque deux mètres de haut, a pris la tête du mouvement de protestation à Lampedusa en accusant Rome de pratiquer une politique xénophobe. Il rappelle les « conditions tragiques » dans lesquelles vivent les immigrés retenus sur l’île et les tentatives de suicide d’une dizaine de personnes qui ont ingurgité des lames de rasoir et des boulons. « Cette prison leur ôte toute espérance. Les renvoyer chez eux en Tunisie d’où ils se sont enfuis à la recherche d’un avenir meilleur sonne comme une condamnation à mort », insiste le maire en réclamant le soutien de l’Union européenne face à l’urgence.

Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a tiré la sonnette d'alarme à plusieurs reprises. « Entre le 29 décembre et le 22 janvier, les migrants ne quittaient plus le camp. Les gens s'entassaient à 1 800 dans le centre qui n'a de la place que pour 850 personnes », rappelle Barbara Molinario du HCR, « les conditions étaient terribles. Les gens dormaient dehors, sans abri contre le froid et le vent, ou dedans avec 30, 40 personnes dans une chambre. Nous sommes très préoccupés par une question : Qu'est-ce qui  va se passer quand les bateaux pleins de migrants recommenceront à arriver ? »

 

(Cartographie: Marc Verney/RFI)

 

Conditions incompatibles avec un examen serein selon la FTCR

L’ambiance dans le centre de rétention est explosive, selon Omeyya Seddik, à l’origine du Groupe de recherche et d’Intervention sur les migrations (G.R.I.S) : « L’entassement dans cette cage aux fauves et la présence énorme d’hommes en armes font monter la tension très vite ». Plusieurs migrants tunisiens, joints par téléphone dans le centre de rétention, témoignent des difficultés pour voir le médecin et confirment avoir dû signer des documents en italien sans en comprendre le contenu. C’est par la suite qu’ils ont appris qu’il s’agissait là de leur avis d’expulsion. La Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR) s’inquiète surtout du cas d’une trentaine de Tunisiens originaires de la ville de Redeyef, dans la région du bassin minier de Gafsa, où un important mouvement de protestation a été réprimé par les autorités tunisiennes en 2008. « Ces Tunisiens ont demandé l’examen de leur demande d’asile, dit Omeyya Seddik, or les conditions de leur détention tel que nous avons pu les constater sont incompatibles avec un examen serein et impartial de ces demandes ».

Par peur d'être parmi les prochains à être refoulés, beaucoup de migrants n'ont qu'une seule idée en tête : s'évader. Le 18 février, une tentative d’évasion d’une centaine de Tunisiens a échoué. Repoussés par les forces de l’ordre, ils ont mis le feu au centre. Nourdine, lui, a réussi son évasion vers la Sicile : « Pendant plusieurs jours, je me suis caché à Lampedusa. Les habitants m'ont aidé, ils m'ont apporté à manger. Quand le bateau est arrivé, je me suis caché sous une semi-remorque, coincé à côté de la roue. C'était très fatigant, j'ai passé huit heures sous le camion ». Nourdine, aujourd’hui immigré illégal à Palerme, cherche un travail : « C’est tout ce qu’on veut, un travail ».

 

 

Grand reportage : Lampedusa, une prison à ciel ouvert ?

« Nous sommes tous enfermés ici comme du temps où Lampedusa était une colonie pénitentiaire, il faut que l'Etat nous respecte.»

Rédigé par kak94

Publié dans #observatoirecitoyen

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