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Louise Arbour, haut-commissaire aux droits de l'homme
Droits de l'homme : "Les démocrates tolèrent une érosion"
LE MONDE | 27.06.08 | 13h22  •  Mis à jour le 27.06.08 | 13h22
GENÈVE ENVOYÉE SPÉCIALE


 oixante ans après la Déclaration universelle des droits de l'homme, l'adjectif "universelle" est-il toujours valable ? Des pays émergents comme la Chine, la Russie, et certains, dans le monde musulman, font valoir des visions différentes de celle de l'Occident...

 

 

Il y a une fracture, en partie héritée de la guerre froide : les pays en développement ont favorisé les droits économiques et sociaux, tandis que les pays occidentaux ont toujours mis l'accent sur les droits civils et politiques. Il est significatif que la Chine ait ratifié le Pacte sur les droits économiques et sociaux, et non celui sur les droits civils et politiques, tandis que les Etats-Unis ont fait l'inverse. Mais la principale difficulté vient aujourd'hui d'un autre facteur : l'essor des religions, la force des voix religieuses. On entend dire : "Ce sont peut-être des droits universels, mais ils sont séculaires, ils entrent en conflit avec des traditions religieuses, il faut donc les ajuster."

Face à cette atteinte à l'universalité des droits de l'homme au nom d'un relativisme culturel ou religieux, la solution est de mener le débat avec les bons interlocuteurs. Non pas avec, d'un côté, les ambassadeurs des pays de l'Organisation de la Conférence islamique, et de l'autre, ceux de l'Union européenne. Mais en demandant à des femmes musulmanes, par exemple, car elles ont beaucoup à dire sur la façon de concilier convictions religieuses et droits. Il faut aussi ramener le débat à une dimension juridique, et non politique. Suggérer qu'il y a un grand conflit entre liberté d'expression et liberté de religion est un faux débat. La question est : "Quelles sont les limites raisonnables à la liberté d'expression dans une société libre et démocratique ?"

Comment la "guerre contre le terrorisme" a-t-elle affecté le combat pour les droits de l'homme ?

 

Les démocrates ont toléré beaucoup d'érosion des droits de l'homme ces dernières années, ouvrant tant de possibilités d'abus. Mais l'opinion a commencé à réagir. Ce qui s'est passé après le 11-Septembre, c'est qu'au lieu d'être placé devant la question : "Dans quelle mesure es-tu prêt à sacrifier un peu de ta liberté pour être plus en sécurité ?", on a entendu la question : "Dans quelle mesure es-tu prêt à sacrifier un peu plus de la liberté des autres pour être plus en sécurité ?" Cela a faussé l'équation. Les gouvernements parlent des terroristes comme s'ils étaient prédéterminés, alors que ce sont des présumés terroristes.

Par ailleurs, on a toléré de la part de nos gouvernements un niveau de secret inouï, soi-disant à des fins de sécurité de l'Etat. On découvrira peut-être dans dix ans seulement l'ampleur des abus. Mais la récente décision de la Cour suprême des Etats-Unis (reconnaissant le droit des prisonniers de Guantanamo à se défendre devant la justice civile fédérale) montre que, dans ce pays, le judiciaire a commencé à regagner le terrain qui lui appartient, et qui est celui de la garantie des libertés fondamentales.

 

Après la décennie des années 1990, marquée par certains progrès, comme le développement de la justice internationale, est-on aujourd'hui dans une phase de recul des droits de l'homme ?

 

Je ne suis pas certaine que ce soit le cas. Les acquis sont quand même assez importants. Les travaux de la Cour pénale internationale, ca marche ! C'est lent, mais on n'a reculé sur rien. Et il y a la doctrine de la "responsabilité de protéger", qui est une approche intéressante, très différente du droit d'ingérence humanitaire. Car un droit, c'est discrétionnaire, on peut y donner suite ou pas. Mais si on accepte une "responsabilité" d'intervenir, ce n'est plus discrétionnaire, c'est obligatoire.

 

La réaction internationale à la crise au Zimbabwe met-elle aux prises deux visions des droits de l'homme, l'une occidentale, l'autre non ?

 

Cette crise est perçue dans les pays occidentaux sous l'angle de la démocratie mise en morceaux, pervertie. Sur place, elle est vécue tout aussi intensément au plan économique et social, avec une inflation à 100 000 %, et des mouvements de réfugiés. Il y a des perceptions différentes. L'Afrique, les pays de la région en particulier, ne peuvent pas se prévaloir d'un grand succès au Zimbabwe. Il y a eu à un moment une faillite de l'engagement régional. Mais les pays africains ont aussi été forcés d'articuler des positions beaucoup plus respectueuses des droits de l'homme, beaucoup plus sensibles à la nécessité d'intervenir, même si ce n'est qu'au plan politique : ne pas fermer les yeux devant les abus.

 

Le phénomène des émeutes de la faim annonce-t-il une nouvelle phase dans la lutte pour les droits de l'homme ?

 

On ne va pas pouvoir continuer à accepter longtemps encore des inégalités aussi profondes et injustifiables entre les pays, et à l'intérieur des pays. Face à ces émeutes, le débat a porté sur les aspects économiques : protectionnisme, biocarburants, spéculation, etc. Mais moi, je dis : qu'en est-il du droit à l'alimentation, du droit à un niveau de vie adéquat ? C'est difficile d'articuler comme un droit fondamental, avec l'obligation des Etats à l'égard de leur propre population, et le droit à une assistance internationale. C'est l'enjeu du droit au développement. On a entendu les pays occidentaux se dire fermement engagés à prohiber le génocide... Mais quelle est la différence entre un gouvernement qui tue une partie de sa population et un gouvernement qui la laisse mourir de faim ou de maladie par négligence criminelle ? Il nous reste à mener une réflexion là-dessus. D'autant qu'un autre problème, je pense, va surgir à l'avenir : le droit à l'eau.


Propos recueillis par Natalie Nougayrède

Chronologie

10 décembre 1948. Les 58 Etats composant alors l'Assemblée générale de l'ONU adoptent la Déclaration universelle des droits de l'homme.

 

 

1966. Adoption par l'Assemblée générale de deux textes complémentaires : le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

 

 

1993. Création du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme.

 

 

2006. L'Assemblée générale crée le Conseil des droits de l'homme, en remplacement de la Commission des droits de l'homme. Il est composé de 47 Etats, élus à la majorité des membres de l'Assemblée générale, selon une répartition géographique.

 

 

30 juin 2008. Louise Arbour quitte son poste de Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, à la fin de son mandat de quatre ans.

 



Article paru dans l'édition du 28.06.08
source : http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3220,50-1063616,0.html
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