A Nouadhibou, Mauritanie, l'exil s'achève en cul-de-sac

Publié le 23 Août 2007

A Nouadhibou, Mauritanie, l'exil s'achève en cul-de-sac

Barques de pêcheurs sur une plage de Nouadhibou, en Mauritanie (Juan Medina/Reuters).

(De Nouadhibou) C’est d’Europe qu’ils rêvent. Venus du Mali, du Sénégal, de Gambie ou du Nigeria, des milliers de migrants se pressent toujours à Nouadhibou, à l'extrême nord de la côte mauritanienne. Une hypothétique porte vers l’archipel espagnol des Canaries (plus de 750 km les séparent).

Les candidats au départ savent les ratés, les arrestations et les naufrages, mais ne parlent que de ceux qui ont réussi la traversée. Combien sont-ils? Difficile à dire tant ces candidats au départ se confondent avec ceux qui disent être venus travailler à Nouadhibou, comme l'explique le père Jérôme Otitoyomi Dukiya, de la paroisse Notre-Dame-de-Mauritanie.

"Les Africains sont toujours venus ici. Pour trouver du travail et pour tenter la traversée. Certains sont là depuis une dizaine d’années et sont parfaitement intégrés. D’autres restent quelques jours, quelques mois et disparaissent. Ce sont ceux qui ont tenté de partir."

Un recensement établi en 2003 par cette église spiritaine dénombre toutefois 6542 étrangers, dont plus de 1270 femmes. Des chiffres qu’on peut sans doute multiplier par deux, les étrangers comptés étant uniquement ceux que la mission catholique a accueillis.

Les femmes. Le père Jérôme me tend son caméscope sur lequel il a filmé, la veille, la fête annuelle des migrants. Sur les images, un groupe de jeunes femmes vêtues de blanc. Elles dansent. "Nigérianes." Il assène ça, puis ajoute que les Ghanéennes sont trop "vieilles" pour supporter la concurrence de ces nouvelles venues. Toutes se prostituent.

Débarquer à Nouadhibou, c’est se tromper. Tous sont arrivés pensant parvenir à quitter l’Afrique pour aller "là où il y a du travail". Ils sont piégés par une ville cul-de-sac: l’ancienne Port-Etienne est impitoyable pour ces voyageurs qui, avant le grand départ, doivent travailler des mois afin de pouvoir se payer une place en pirogue vers l’Europe.

Des groupes armés qui sèment la terreur, un mari assassiné et une vie de misère. C’est ce qu’a quitté S., congolaise, originaire de Rutshuru, au Nord Kivu (RDC). Depuis un an, elle est coincée à Nouadhibou, vivant de l’aide de la paroisse et de quelques jobs. Elle parle des "filles", assure ne pas se prostituer. Il n’y a pas de fatalité: une jeune Nigériane, raconte S., a été forcée à se prostituer. Elle a refusé, a travaillé plusieurs mois pour se payer un billet de retour dans son pays. Le rêve européen se sera interrompu pour elle en Mauritanie.

S. croit qu’elle ne restera pas dans ce "trou où il n’y a rien". Nouadhibou et ses 100000 habitants ne la séduisent pas. Son fils y est né mais elle ne veut pas qu’il grandisse dans ces traînées de sable. Même si elle admet un accueil moins hostile qu’ailleurs, S. s’accroche, jusqu’à l’obsession, à l’idée du départ.

Et ces centaines de naufragés? "Il faut prendre des risques dans la vie." Son bébé dans les bras, S. reprend son récit. Sa voix ne tremble jamais, pas même lorsqu’elle parle de son mari décédé. Partir, partir, partir. S. n’a que ce mot à la bouche. Mais partir où, pourquoi? Elle parle des Etats-Unis, l’Europe ne sera qu’une étape de plus à son long exil. La France? "On dit qu’il n’y a pas beaucoup de travail là-bas. On dit aussi que Nicolas Sarkozy n’aime pas les immigrés."

Depuis trois ans, S. accumule les échecs. Elle sera parvenue jusqu’à l’aéroport de Londres avec un faux passeport sud-africain. Avant d’être renvoyée en RDC. C’est là qu’elle a décidé de tenter la route de l’Afrique de l’Ouest. (Voir la vidéo.)

 


 

Sur les plages, la vue des cayucos, ces barques à moteur, glace. Chargés par dizaines sur ces navires de fortune, beaucoup de migrants y laissent leur peau. Et leur fortune. Des mois de labeur à Nouadhibou et des centaines de milliers d’ouguiyas (entre 1000 et 3000 euros) accumulés permettent de payer la traversée à des passeurs mauritaniens, maliens ou sénégalais sans scrupules.

A partir de là, c’est l’attente. Aucune date n’est donnée. Le départ est souvent annoncé le jour même. Tous les matins, ceux qu'on appelle les "haragas" ("clandestins" en arabe) se réveillent ainsi avec l'espoir un peu inquiet que ce soit enfin leur tour.


source : http://www.rue89.com/2007/08/22/a-nouadhibou-mauritanie-lexil-sacheve-en-cul-de-sac

Rédigé par kak94

Publié dans #observatoirecitoyen

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