Refus de l’étranger, rejet du citoyen

Publié le 22 Août 2007


par Samïn Laacher, sociologue(*)

Pourquoi la condition de l’immigré est-elle source de manipulation politique ?

La campagne électorale pour la présidentielle s’achève. Sur un thème au moins, celui de l’immigration, elle n’a pas ressemblé aux précédentes. Les discours des uns et des autres seraient presque passés inaperçus tellement les controverses sont devenues banales et les mêmes arguments mobilisés et échangés depuis plus de trente ans. Mais Nicolas Sarkozy est venu créer la surprise et quelle surprise. Pratiquement en fin de campagne il extirpe de sa musette idéologique un machin dénommé « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », dont il espère qu’il produira des effets de réel mesurable en termes de voix et de gain politique à court terme. La proposition de ce machin relève de l’opportunisme politique le plus cynique. Personne n’est dupe. Surtout pas les électeurs du Front national et leurs dirigeants. Nicolas Sarkozy avait par le passé, mille fois l’occasion de proposer ou de créer son machin. Un seul exemple, la création du Contrat d’accueil et d’intégration. Expérimenté dès 2003 et défini par la loi nº 2005-32 du 18 janvier 2005, ce contrat a pour vocation de faciliter l’intégration des personnes admises en France en vue d’une installation durable. C’est écrit : le nouvel arrivant s’engage à respecter les valeurs fondamentales de notre société, les lois, ainsi qu’à participer à la journée de formation civique, à suivre la formation linguistique qui lui a été prescrite et à se rendre aux entretiens qui lui seront éventuellement fixés pour permettre le suivi du contrat. Peut-on être plus explicite ? Et si cela ne suffisait pas, la puissance publique fait planer une menace : l’adhésion au Contrat d’accueil et d’intégration est prise en considération, lors des procédures d’obtention par les étrangers d’un titre de séjour de longue durée. Pourquoi Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas fait à ce moment-là sa proposition hardie en matière de protection de l’identité nationale contre les effets pervers l’immigration ?

Sur cette problématique les tribunes et les prises de position se sont succédé à vive allure concentrant principalement la critique sur la notion d’identité nationale pour mieux en montrer sa nature historique. Pourtant il me semble que la question fondamentale, en dernier lieu, est de comprendre pourquoi l’Étranger, avec ou sans droit, est-il devenu pour les sociétés riches et démocratiques une véritable hantise ? C’est parce que, par sa seule présence, l’étranger dénaturalise les liens fondamentaux entre naissance et nation, entre homme et citoyen, entre national et non national. La présence de non-nationaux institue une sorte de faille dans l’ordre quasi naturel de la nation qui idéalement ne devrait connaître que des nationaux. Ne pas percevoir cet enjeu capital, c’est se condamner à ne pas comprendre pourquoi la naturalisation des étrangers représente un élément constitutif de l’identité de tous les États-nations. Au fondement de cette idée que tout étranger dont la présence s’éternise doit nécessairement trouver sa fin par une naturalisation, et donc sa « disparition » en tant qu’Étranger, il y a la croyance (encore largement partagée) qu’il n’y a pas ou qu’il ne peut pas y avoir d’écart ou d’opposition entre natio (la naissance) et nation (l’espace plein de la souveraineté) parce qu’ils se confondent. En naissant au bon endroit (dans sa nation), la reconnaissance et l’attribution des droits et les protections qui leur sont attachées ne sont possibles que si l’homme, un homme parmi les hommes, présuppose le citoyen. Or l’Étranger est un homme dont on refuse qu’il présuppose, en tant qu’Étranger, un jour le citoyen. Le « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale » est exactement ce qu’il faut inventer pour ne jamais examiner sereinement le statut et la condition de l’Étranger dans la société française.

(*) Chercheur associé au Centre d’études

des mouvements sociaux (CNRS-EHESS). Dernier ouvrage paru, le Peuple des clandestins, Éditions Calmann-Lévy, 2007.

source : http://www.humanite.fr/2007-04-28_Tribune-libre_Refus-de-l-etranger-rejet-du-citoyen

Rédigé par kak94

Publié dans #observatoirecitoyen

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