III) Les
déplacés
Les personnes déplacées ont toujours été au cœur des enjeux économiques. Depuis les
Conquistadors aux narcotrafiquants. Les déplacements résultent de la violence liée au conflit, mais ils constituent aussi une stratégie de guerre délibérée que poursuivent les groupes armés pour
s'assurer le contrôle d'une région.
Se sont aujourd'hui 2,7 millions de personnes qui sont déplacées à l'intérieur du pays. La
Colombie se place ainsi au 3ème rang mondial (après le Soudan 4 millions et l’Angola entre 1,100 et 3,8 millions).
Mais il y a aussi ceux qui quittent le pays. Ils
ont été plus d'un million à émigrer depuis 1996.
La plupart partent pour le Venezuela (50 à 70 000) ou l'Equateur (30 000) puis USA et Europe.
En 2001, le HCR a facilité le retour de 149 réfugiés colombiens qui étaient au Panama et Equateur.
La population des déplacés se caractérise par une proportion importante d'enfants et de
femmes. 55% sont des enfants et les femmes seraient à la tête des 44% des familles déplacées.
Cette population est à majorité rurale, de faibles revenus et plus d'un tiers des déplacés
sont des indigènes et des afro colombiens (alors qu'ils ne représentent que 18% de la population).
50% des déplacés sont au chômage.
Seulement 34% ont accès aux soins.
Et 15% des enfants ont accès à l'école.
Jusqu'en 1999, la majorité des déplacements étaient individuels (plus de 57 000
familles).
Et 2000, a été l'année d'explosion, à tel point qu'il est très dur d'avoir des chiffres
exacts cette année là. Le CICR dit avoir assisté 112 412 personnes, le CODHES 308 000 et l'organisme de Solidarité Sociale lui a recensé 125 000 déplacés. En 2000 les déplacements n'étaient plus
individuels mais de groupe (+ de 5 personnes).
Et ce n'est que depuis 1999, que le gouvernement commence à s'intéresser aux déplacés. Il a
accepté de venir en aide aux déplacés à partir de cette date, mais par pour ceux déplacés précédemment. Le CICR et le PAM sont les seuls à aller à la rencontre des déplacés avec les ONG qui
tiennent le coup. 80% de l'aide apportée aux déplacés est réalisée grâce aux ONG.
Localiser les déplacés est une grande difficulté. Surtout pour les individuels, qui veulent
rester dans l'anonymat.
Où sont ces déplacés ?
Trois zones principales sont repérables :
· La zone
d'Uraba (au nord-est, à la frontière avec le Panama)
Dans cette zone se sont principalement des communautés afro colombienne et indiennes, très
organisées, liées à la terre.
· Le
Magdalena Medio (au centre de la Colombie)
Est la région qui concentre le plus de déplacés. La population est majoritairement blanche,
métisse et indigène. C'est une zone riche en pétrole, commerces, productions agricoles et c'est aussi le berceau historique de la guérilla.
· Les zones
urbaines
Les déplacés individuels veulent se perdrent dans la masse et cherchent
l'anonymat.
Pour ceux qui se perdent dans les grandes villes il y a peu d'espoir de retour. Ils
s'installent dans des quartiers d'accueil aux périphéries des grandes villes. Et 60 à 70% des déplacés seraient réinstallés en zone urbaine.
Mais de façons plus précises les déplacements peuvent être répertoriés des manières suivantes
:
· Les
déplacements internes dans un même territoire :
La stratégie consiste à ne pas abandonner les limites du territoire indigène (car terre
ancestrale) Pour cela les indigènes essayent de se retirer dans les hauteurs des plateaux, dans des zones d'accès plus difficiles afin d'échapper aux groupes armés. C'est dans ce type de
déplacement que les indigènes seront les moins traumatisés. Mais les indigènes ainsi réunis concentrent aussi leurs forces de résistances territoriales. L'histoire se répète comme du temps des
conquistadors. Réunis, dans des lieux inaccessibles, exclus de l'histoire du pays mais vivants.
· Les
déplacements intra ethniques
En dehors de son propre territoire. Accueillis alors par d'autres indigènes qui offrent des
"zones de réfugiés" Les accueillants déterminent avec les réfugiés les modalités d'accueil
(Temporaires ou définitives) et examinent leurs capacités d'intégration.
· Les
déplacements extraterritoriaux
Représente une des formes de déplacement forcé les plus problématiques pour les
indigènes.
Rejoindre des municipalités, des villes intermédiaires ou grandes villes. Car cette solution
leur offre peu de chance d'intégration économique, culturelle et sociale. De plus les retours seront plus difficiles et ils seront plus exposés à l'insécurité.
· Les
déplacements goutte à goutte
Dérivés d'actions violentes sélectives, particulièrement dans les communautés où la cohésion
sociale n'est pas assurée.
· Les
déplacements simples désorganisés
Caractérisés par des départs massifs de
population indigène devant les agressions des groupes armés et qui génèrent la fragmentation sociopolitique et culturelle des communautés.
· Les exodes
organisés multiples (indigènes, colons, afro colombiens)
Les déplacés sont des personnes qui veulent rester "anonyme" et "silencieuse" et ces deux
facteurs compliquent considérablement la tâche des personnes qui travaille aux repérages des facteurs et phénomènes qui ont conduit à ces situations.
De plus, quand un déplacé arrive dans une ville, il est porteur d'une mauvaise image. A
travers lui, la population devine que des forces armées sont proches et donc devient porteur malgré lui "d'une image de terreur". Sans oublier que le déplacé sera traité comme un sous citoyen.
Vivant non seulement à la périphérie des villes, mais en plus vivant dans une grande misère.
Les ONG, avec le CICR, et depuis 1999 avec la RED de SOLIDARIDAD (agence directement liée au
président de la république), essayent de venir en aide aux déplacés. Mais le grand climat d'insécurité ne leurs facilite pas la tâche. Envisager un retour relève de la mission impossible. Mais
les communautés ne se découragent pas. Beaucoup se sont organisées au fil des ans, en "organizacion de desplazados", plus ou moins structurées. Régulièrement elles organisent des marches dans les
rues, des prises de bureaux (comme celui du CICR ou depuis deux ans celui de la Red de Solidaridad), ou alors sont invités à participer à des réunions ou des colloques. Les communautés les plus
organisées ont traité directement avec le gouvernement leur retour à leurs terres d'origine. Pour elles, il est important de retrouver un lieu où le tissu social puisse se reconstruire ainsi que
leur identité. Mais souvent, lorsque des retours ont lieu, le gouvernement n'étant pas en mesure d'assurer leur sécurité, elles doivent faire face à nouveau à leurs persécuteurs. Beaucoup de
communautés ont fait le choix d'afficher une neutralité, avec une politique de non violence. Mais les guérillas et groupes paramilitaires ne cesse de commettre des meurtres à l'encontre des
responsables indigènes. Conscient qu'ils pourraient représenter un danger s'ils arriveraient à organiser leur communauté et gérer la solidarité, pour recréer une cohésion
sociale.
Soutenues par les ONG, organisations internationales et l'Eglise, les communautés tentent de tenir au milieu des conflits. Des ONG comme MDM ont aidé prés de 14 000 paysans Afro Colombiens à retourner dans leur région. Empruntant des rivières
pour rejoindre leur lieu de vie. Mais leur propre sécurité n'étant pas garantie, ils ont eu beaucoup de mal à accomplir cette tâche. La sécurité reste un problème majeur dans le cadre des retours
organisés.
Le manque de transports aériens (peu de liaisons), les lieux escarpés (souvent besoins
d'utiliser des embarcations et suivre le cours des rivières) et l'insécurité constante, explique pourquoi les organisations internationales ne peuvent aider à plus de retour de déplacés sans un
vrai support du gouvernement et l’aide de l’armée.
IV) La particularité des Afro Colombiens
Les Afro Colombiens sont d'une très forte tradition culturelle. Cette tradition lui a permis
de développer des mécanismes d'auto guérison. Cette population n'aime pas être séparée surtout lorsqu'elle a subit des violences collectivement. En effet, les groupes armés, guidés par une
idéologie assassine et tout à fait justifiable à leurs yeux, s'attaquent à des groupes qui ne partagent pas leur idéologie. Il s'agit alors de détruire les autres, déclarés comme ennemi et
d'intérioriser chez les victimes un sentiment de responsabilité. « Qui n’est pas avec eux est contre eux, ils ne peuvent envisager la neutralité ».
Cette violence est interprétée par les Afro Colombiens comme un sentiment qui se traduit
par : " Tu ne partages pas notre pensée, tu en souffriras", "ce qui t'arrive c'est de ta faute".
La violence politique crée aussi une souillure sur l'ensemble des personnes ayant une même
appartenance. Les déplacements ont crée une nouvelle catégorie de personnes souillée " le déplacé" qui est implicitement assimilé au guérillero " le révolté" celui qui amène le désordre social,
celui qui attire le mal, celui qui attire l'armée par son activité, celui qui est la cause de l'existence des paramilitaires etc.. La rumeur prend ici toute sa place quand il est question de se
déplacer " ils vont venir ici aussi, ils ont brûlé des maisons, on m'a dit qu'on a égorgé quelqu'un".
Les déplacés sont dans un chaos affectif. Ils ont du mal à se reconnaître, eux-mêmes, leurs
sentiments. " Souvent ils disent je ne suis plus le même qu'avant". Ils transportent aussi des sentiments de culpabilité " pour ne pas être mort à la place de… avoir regardé quelqu'un mourir sans
pouvoir rien faire et avoir dû rester caché".
Les Afro Colombiens sont d'origine noire africaine, des bambaras, arrivés massivement en
Colombie au 16éme siècle. Conduits de force sur le nouveau continent, n'ont survécu que les plus résistants à la maladie, à la faim. Ils ont ensuite vécu des siècles d'esclavage. Beaucoup se sont
révoltés pour obtenir leur libération. "Révolte des cimarrones". Les Palenques sont les premiers a avoir fuit l'esclavage, rejoint par d'autres ensuite. Ils se sont alors organisés en communautés
indépendantes et autonomes. Et elles ont toujours su maintenir ce principe de vie. Et c'est cette appartenance au groupe qui permet aujourd'hui aux Afro Colombien de faire face à la violence.
C'est ce qui les différencie des autres populations. C'est dans l'effort que ce peuple a fait pour se libérer de l'esclavage qu'il va trouver aujourd'hui la force pour faire face à la violence et
la condition de déplacé. En se rappelant la lutte de leurs ancêtres, en s’enracinant dans leur histoire, seule moyen de conserver une identité.
Sources : Médecins du Monde Colombie, CODHES Colombie, Fréderique Prunéra : IEP de Rennes
"rôle du HCR et CICR" Rapport des ONG sur évaluation de l'action humanitaire Colombie. (Analp Active Learning Network on …).
V) Aujourd'hui qui est qui ?
Dans ce contexte on peut se demander qui est la victime ? Le Tiers ? Le Persécuteur
?
La Puissance Tutélaire ?
Comme nous l'avons vu, la violence n'est pas un phénomène récent en Colombie. Il a accompagné
toute son histoire.
Aujourd'hui la vie humaine n'a plus de valeur. Et la violence "ordinaire" se manifeste de
quatre façons :
- Violence contre soi-même : manque
d'auto estime (absorption excessive d'alcool ou stupéfiants ou affirmation de soi de manière stupide et dangereuse).
- Violence intrafamiliale : coups
entre conjoints ou envers les enfants (menaces, pressions psychologiques, relations sexuelles incestueuses).
- Violence dans les relations de
voisinage : intolérance, non-respect de la propriété, invasion des terres à la campagne.
- Violence au travail : menaces et
pressions sur les employés, exploitation main d'œuvre.
Cet envahissement de tout le champ social par la violence amène une grande partie de la
population Colombienne à se taire, à accepter n'importe quoi, par un réflexe de peur que les choses n'aillent plus loin.
Dans cette perspective, la situation actuelle est le résultat d'un long processus de
construction de l'Etat et de la société, où les stratégies de la violence s'enchevêtrent et s'auto alimentent, au point qu'elle gagne tous les domaines de la vie privée et publique. La violence
provient donc de la faiblesse de l'Etat à assurer la sécurité des citoyens. Pas d'appareil judiciaire efficace, perte du monopole d'usage de la force. Cela entraîne la société à ne pas adhérer à
un Etat qui est perçu comme étant le défenseur des intérêts d'un groupe restreint et non de la nation tout entière. Mais la société elle-même, est tellement morcelée, fracturée en divers groupes,
qu'il est difficile à l'Etat de représenter toutes ces catégories. Souvent les gens se réfugient dans des espaces intimes, au niveau local, familial ou ethnique. Et ces espaces deviennent des
lieux d'exclusion, porteur d'intolérance envers l'extérieur et le différent.
La précarité de l'Etat et l'éclatement de la société civile, sont les deux facettes de la
réalité colombienne aujourd'hui. Et cette société vit encore de nos jours sur l'articulation entre Etat et société qui se confrontent, dans une violence devenue insupportable pour
beaucoup.
" Des forces anonymes et incontrôlables, qui s'affranchissent des déterminations sociales
pour être prises en charge en quelque sorte, aléatoirement, par des entités sociales et les individus les plus divers" (Daniel Pécaud). Toutes les actions s'inscrivent donc dans un
cadre
microsocial (bananeraie, quartier, ville champignon) et ballottent ainsi les individus d'une
répression à l'autre. L'individu ne peut plus être. Il est en plus soumis à la loi du silence d'une part, ou à la dérision face à ces violences
multiples.
La violence est un mode de fonctionnement en Colombie qui corrode les
institutions
elles-mêmes, sans qu'aucune instance puisse s'imposer autrement que comme nouveau
protagoniste dans une guerre de tous contre tous. Ce qui constitue la relation sociale en Colombie, c'est la relation que l'on va avoir au paramilitaire, à l'armée, à la guérilla, aux milices
populaires ou aux narcotrafiquants.
VI) Le rôle des communautés de
paix
Si les communautés de paix n'échappent pas à ce mode de fonctionnement (local, pouvoir,
exclusion) elles ne pourront être acteur. Mais leur avenir est tout de même lié à celui de l'Etat. Sans un Etat fort, reconstruit, qui aura regagné la confiance de ses citoyens, il est fort à
parier que les efforts des communautés de paix, à elles seules ne pourront suffire.
Ouvrir le conflit interne, porter les problèmes des déplacés, de la drogue, sur la scène
internationale pourra aussi permettre de trouver d'autres issues.
VII
Conclusion
Le sort des déplacés est :
Un, liée à la résolution du conflit interne
Deux: liée aussi à la politique que le gouvernement voudra bien mettre en place. Ce qui veut
dire investir dans les retours des personnes déplacées, leur donner une identité civile et sociale leur permettre de retrouver un rôle social et surtout assurer leur
sécurité.
Trois : faire de vrais efforts en vue de défendre les minorités et maintenir le respect des
droits de l'homme.
Quatre : une fois revenues, ces personnes restent un présage de perturbations
sociales.
Penser à reconstruire une société avec des personnes qui ont été si fortement stigmatisées,
est vrai défi pour l'avenir de la Colombie. Surtout, vu le nombre d’enfants touchés par les déplacements et enrôlés dans les groupes armés.
De façon plus générale, le gouvernement Colombien devrait rechercher des perspectives de
politiques claires en vue de lutter contre les multiples formes de violence de la société.
Réaliser des projets ambitieux de modernisation et de démocratisation, afin de désactiver les
foyers séculaires de violence. Trouver des solutions à la corruption des milieux politiques.
Renforcer la légitimité et l'autorité de l'Etat, moderniser son fonctionnement : deux
facteurs préalables à toute négociation de paix. Avec une plus grande indépendance par rapport aux partis et intérêts privés. Ne plus mettre l'Etat au service d'un individu. Mais récupérer le
rôle de porte-parole des intérêts de la nation dans son ensemble.
Auteur : Karima KOUIDRI. Février 2003